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On me reprochera peut-être de n'avoir pas fait précéder ma traduction d'une vie de Juvénal et de Perse, d'une introduction historique, et d'un essai sur la satire chez les Romains. A cela je puis répondre que la biographie de Perse et de Juvénal se rencontre partout : à quoi bon répéter ce qui a été dit ailleurs, et bien dit? Quant à l'essai sur la satire, aurais-je la prétention de faire mieux que Dusaulx ? Non. Je ne parlerai donc pas des satiriques latins, car mes prédécesseurs, au moins quelquesuns, en ont très-éloquemment parlé, et je ne veux point copier leurs phrases : c'est un triste rôle que celui du geai sous les plumes du paon.

Outre les Scaliger, les Heinsius et les Casaubon, n'avonsnous pas

d'ailleurs, de notre temps, des érudits qui ont consacré leurs veilles à ces travaux scientifiques ? J'ai lu avec enthousiasme le beau livre de M. Nisard sur les auteurs latins de la décadence, et je ne me sens point l'audace de traiter à présent un pareil sujet. Connaissance profonde de l'histoire et de la littérature anciennes, juste et fine appreciation du style et des écrivains, rien ne manque dans les Études de mæurs et de critique. M. Jules Janin nous a donné aussi de magnifiques pages sur Martial, Horace et Pline. La vieille Rome, la Rome des empereurs, voluptueuse, ardente et poétique, revit tout entière dans ces niorceaux de critique, éblouissants d'éloquence. Et je serais injuste, vraiment, de ne pas mentionner ici Rome au siècle d'Auguste, ce remarquable ouvrage de M. Desobry, qui révèle un si profond savoir, de si patientes études. C'est un livre plein de conscience, et je ne connais

pas

de meilleures notes, de meilleurs commentaires aux satires de Perse et de Juvénal.

viij Aujourd'hui, les gros volumes font peur. Celui-ci était déjà bien gros; j'ai fait ce que j'ai pu pour l'amincir; mais une absence complète de notes et d'explications eût rendu, par moments, la traduction incompréhensible. Dix-huit cents ans séparent le public actuel du public de Juvénal et de Perse. J'ai mis à profit les conseils de quelques personnes graves et judicieuses : un petit nombre de notes indispensables accompagnent ma traduction. J'avoue franchement que ce n'est pas un ouvrage d'érudition que j'ai voulu faire; la chose était superflue. Ce que j'ai voulu faire, le voici : une traduction en vers, trèsexacte, très-latine, quoique parfaitement française, qui, lue en regard du texte, ne parût pas trop indigne, et qui, à part, fût en quelque sorte une ouvre originale et libre, dégagée entièrement des entraves de la traduction.

Cette cuvre, si modeste en apparence, était pourtant fort difficile, si difficile, que bien peu d'esprits très-distingués ont pu la parfaire. Et cependant les hommes instruits, laborieux, ne manquent pas, ils n'ont jamais manqué depuis la renaissance des lettres. A force de courage, de science et de sagacité, ils ont rétabli , épuré, commenté les textes latins, devenus inintelligibles : travaux prodigieux et magnifiques, qui demandaient des siècles de labeurs et d'investigations. A ces travailleurs illustres, nous devons une éternelle reconnaissance : oh! oui; car, sans eux, nous épellerions encore les chefs-d'oeuvre que nous lisons couramment aujourd'hui. Après ces infatigables chercheurs de l'ancien monde sont venus les interprètes, les traducteurs patients, rudes laboureurs qui ont retourné mille fois et fécondé ce vieux sol de la pensée humaine, åpre et stérile encore. Certes, il faut savoir gré de leurs efforts à ces hommes courageux, qui déblayaient les ruines du passé : l'intention était glorieuse, le travail long et pénible; mais, nous devons le dire sans crainte d’être accusé d'orgueil ou d'injustice, la plupart des écrivains qui traduisaient les poetes de l'Antiquité n'ont pas été, jusqu'à présent, à la hauteur de leur entreprise (je parle des traducteurs en vers; les traducteurs en prose leur sont, en général, bien supérieurs). J'avouerai très

ix volontiers, sans doute, que, parmi nos traductions en vers des grands auteurs de la Grèce et de Rome, il y en a quelquesunes qui sont l'ouvrage d'hommes fort consciencieux, fort érudits ; mais ces hommes-là, par malheur, n'étaient

que

des érudits !... Incapables de créer par eux-mêmes, ils s'étaient faits traducteurs, ne pouvant être écrivains originaux ; ils s'étaient faits lierre ou gui, ne pouvant ètre chènes. Mais , pour traduire, il faut, au besoin, produire : sans quoi, tout ce que vous faites est mort d'avance. Voyez ces innombrables traducteurs des poëtes anciens : à chaque vers leur faiblesse les trahit; n'ayant point d'idées à eux, ils n'ont pas de style ; leur traduction pâle et terne n'est, la plupart du temps, qu'une plate version d'écolier, sans chaleur et sans vie.

C'est beaucoup sans doute de puiser à larges flots dans son âme une œuvre originale et féconde que des artistes patients reproduiront un jour dans une autre langue; l'auteur qui invente sera toujours plus haut placé, dans l'histoire de l'intelligence humaine, que celui qui interprète, que celui qui traduit; mais, dans l'histoire de l’art, c'est autre chose : peut-être, pour reproduire Virgile en beaux vers français, en vers harmonieux et fidèles, peut-être faudrait-il au traducteur une puissance de versification égale à celle de Virgile lui-même. Le vers français est si rude à manier ! il demande à la fois tant d'exercice et d'habitude, une si profonde connaissance des richesses, des ressources de la langue ! Cette rime, qui n'est qu'un jeu, qu'une bagatelle dans un ouvrage de création , devient quelque chose d'effrayant, et parfois d'insurmontable, quand on veut traduire un grand poëte avec une scrupuleuse exactitude. Et je parle ici de la rime riche, pleine et sonore, qui est aussi nécessaire aux qualités constitutives du vers francais que le dactyle et le spondée final à l'hexamètre latin.

Malgré toutes ces difficultés prodigieuses, il existe néanmoins dans notre langue quelques belles traductions en vers des écrivains de l'Antiquité; mais, on doit le dire, elles sont presque toujours prolixes et d'une fidélité douteuse : je pourrais même affirmer que, sans traduire exactement, ces versions

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poétiques, plus ou moins brillantes, donnent souvent deux fois autant de vers que l'original. Certes, on ne peut nier que la traduction des Géorgiques, par l'abbé Delille, ne soit un des plus beaux monuments de ce genre qui existent dans la langue française : eh bien! d'excellents esprits s'obstinent encore à n'y voir qu'une harmonieuse imitation de Virgile, très-inférieure à son modèle. Quant au système de traduction appliqué par M. de Pongerville au poëme de Lucrèce, il me semble infiniment préférable à celui de Delille. Concision, vigueur et coloris, ces trois qualités éminentes se trouvent à un haut degré dans la traduction du savant académicien, qui avait à reproduire dans notre langue, si claire et si précise, le plus abstrait des poëtes latins, et sans contredit le plus obscur, à l'exception de Perse. On citerait bien encore plusieurs traductions très-honorables, telles que celles des Idylles de Theocrite, par Firmin Didot; des Odes d'Horace, par M. Goupy, etc., etc.; mais les belles traductions francaises sont tellement rares, qu'on pourrait presque dire qu'elles n'existent pas. Il serait injuste cependant de passer sous silence la nouvelle traduction de l’É néide , par Barthélemy. Cet ouvrage , qui peut-être convenait moins, par sa nature, que les satires de Juvénal à l'auteur de la Némesis ; cet ouvrage, qu'on n'a point encore assez apprécié, renferme de nombreux passages qui laissent bien loin derrière eux les imitations de l'abbé Delille. M. Barthélemy possède une grande fermeté de style, un coloris d'expression merveilleux : quant à l'harmonie du vers, à l'ampleur des rimes, tout le monde sait qu'il n'a point son maître en ce genre, si ce n'est peut-être Victor Hugo.

Enfin, la traduction en vers des auteurs anciens est si téméraire dans notre langue, que bien des gens la regardent comme chose impossible. Il faut tant de qualités spéciales pour faire un bon traducteur !... Il faut, avant toutes choses, ressembler un peu, de cæur et d'esprit, à son modèle. Parmi les grands auteurs de l'Antiquité, un traducteur ne doit aborder que ceux pour lesquels il éprouve quelque sympathie instinctive, ceux qui l'attirent, ceux qui le passionnent, ceux dans lesquels il

xj reconnaît tout d'abord quelques traits de son intelligence. Amyot traduit Plutarque; la Bruyère, Théophraste.

Le traducteur doit ménager singulièrement toutes les susceptibilités de sa langue maternelle ; mais, sous prétexte de parler français, il ne doit rien changer à son modèle, même dans les détails les moins importants. Vouloir corriger l'auteur qu'on traduit, c'est le mutiler!

Beaucoup de littérateurs fort honorables, dont je respecte infiniment l'opinion, sans toutefois la partager, vous diront que les poëtes anciens doivent être tradnits en prose, et non pas en vers; ils vous diront que l'alexandrin, tout chargé d'entraves, avec son bagage d'articles et de pronoms personnels, ne saurait lutter avantageusement avec l'hexamètre , si dégagé, si libre; et qu'essayer de traduire en vers français un poëte latin, c'est prétendre imiter les accords de la lyre avec un galoubet.

Pour moi , je pense, et j'ai toujours pensé , que la seule manière de traduire un poëte, c'est de le traduire en vers. Virgile en prose me semble aussi peu exact, aussi étrange, que Cicéron ou Tacite versifiés. Et d'ailleurs, quoi qu'on en dise, la langue française n'est pas une langue pauvre; elle est fort capable de rendre les anciens, non pas le mot sous le mot (ce que la prose elle-même ne saurait faire), mais enfin très-fidèlement. Avec le style de Corneille, traduisez Lucrèce; avec celui de Molière, Plaute; avec celui de Regnier, Juvénal; avec le vers antique d'André Chénier, Homère, Anacréon, Tibulle et Properce. La langue française est, sous la main de Victor Hugo, un immense clavier qui peut rendre tous les tons, toutes les nuances de la pensée humaine, avec autant de puissance et de bonheur que la langue de Virgile et d'Horace.

Les immenses difficultés qu'offre la traduction d'un poëte ancien, je ne me les suis pas dissimulées en essayant ,

bien jeune encore, de traduire Perse et Juvénal. Ces deux auteurs me plaisaient singulièrement, l'un par sa fougue et son coloris énergique, l'autre par sa nerveuse concision et la sculpture merveilleuse de son vers , qui n'est point aussi obscur que BoiJeau, Scaliger, et tant d'autres, ont bien voulu le dire. J'avoue

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