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AVERTISSEMENT

DE L'ÉDITEUR.

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Ce dialogue, que plusieurs savans commentateurs ont attribué à Quintilien; d'autres , avec plus de raison peut-être, à Tacite; d'autres, enfin, à Marcus Aper, l'un des interlocuteurs de ce même dialogue, eut lieu la sixième année du règne de Vespasien, l'an de Rome 828, et l'an 75 de Jésus-Christ. Il est adressé à un personnage nommé Justus Fabius, intime ami de l'auteur.

Les interlocuteurs sont :

1° Curiatius Maternus, poète tragique latin. Dans le 2° alinéa de ce dialogue, il est question de plusieurs tragédies de cet auteur, entre autres : Caton, Thyeste, dée et Néron. Curiatius Maternus fut mis à mort sous Domitien;

2° Marcus Aper, Gaulois de nation, et l'un des plus beaux génies du barreau dans son temps. Nous avons dit plus haut que des savans lui ont attribué le Dialogue des orateurs : probablement ils ont fondé leur opinion sur le zèle et l'amour que cet homme célèbre eut constamment pour la profession d'avocat, Marcus Aper mourut vers l'an 85 de Jésus-Christ;

3° Julius Secundus, qui fut également un des orateurs les plus distingués de son siècle.

Dans ce dialogue, Aper et Secundus s'efforcent de détourner Maternus de sa passion pour la poésie, en lui faisant valoir les avantages de l’éloquence; leur but est aussi de prouver la supériorité de l'éloquence moderne sur l’éloquence ancienne. Maternus défend la poésie.

Au milieu de cette polémique, survient un quatrième interlocuteur, Vipstanius Messala, grand admirateur des anciens, 'et qui blâme Aper de son goût exclusif pour les modernes. Ici, commence la discussion qui fait le sujet principal de ce dialogue, où Aper entreprend de plaider la cause de son siècle contre ses trois amis.

La traduction que nous offrons au public est une des plus fidèles, des plus littérales et des plus savantes qui aient été publiées jusqu'ici.

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9.EE

DIALOGUE

SUR LES ORATEURS.

I. Vous me demandez souvent, mon cher Fabius, pourquoi, tant d'éminens orateurs ayant illustré les âges précédens de leur génie et de leur gloire, notre siècle, aujourd'hui délaissé, veuf de l'éloquence, conserve à peine le nom même d'orateur. En effet, nous le réservons pour les anciens; ceux de notre tems sont appelés diserts, défenseurs, avocats, patrons, et tout plutôt qu'orateurs. Vous répondre, et prendre sur moi le fardeau d'une question si grande, puisqu'il faut accuser ou notre esprit, si nous ne pouvons atteindre à l'éloquence, ou notre jugement, si nous la rejetons : voilà certes ce que je n'oserais si j'avais à énoncer mon propre avis, et non à répéter les discours des hommes les plus diserts de notre époque, et par qui, fort jeune encore, j'ai entendu traiter cette même question. Ce n'est donc pas de talent, c'est de mémoire que j'ai besoin pour vous transmettre les pensées fines et les nobles expressions d'illustres personnages qui employaient des motifs pareils ou différens, mais tous probables, auxquels ils imprimaient les formes de leur caractère et de leur esprit, pour conserver le style, les moyens, l'ordre même de la discussion : car l'opinion contraire ne manqua point d'un défenseur qui, raillant et maltraitant fort ce qu'il nommait vétusté, préféra l'élocution moderne aux génies anciens.

II. Le lendemain du jour où Maternus avait récité son Caton, lorsqu'on disait qu'il avait offensé le pouvoir en s'oubliant lui-même dans sa tragédie, pour s'occuper de Caton seul, et quand c'était le bruit de Rome entière, il reçut la visite d'Aper et de Secundus, alors les plus célèbres talents de notre barreau. Non-seulement je les écoutais soigneusement à chaque audience, mais je les suivais chez eux, en public, animé d'une extrême passion pour l'étude et d'une certaine ardeur de jeune homme qui me faisait recueillir avidement leurs propos, leurs disputes, jusqu'aux secrets de leurs intimes entretiens; quoiqu'une malignité presque générale affirmât que Secundus s'énonçait avec peine, et qu'Aper avait plus d'imagination et d'énergie naturelle que d'étude et de littérature. Au vrai, Secundus, pur et précis, avait même, autant qu'il le fallait, une diction facile. Aper, imbu d'une érudition ordi

re

naire, méprisait plutôt les lettres qu'il ne les ignorait, comme devant retirer plus de gloire de ses talens et de ses travaux, si son génie semblait se soutenir sans nul appui des arts étrangers. Au moment donc où ils entrèrent avec moi dans le cabinet de Maternus, nous le trouvâmes assis, et tenant encore entre les mains l'ouvrage qu'il avait récité la veille.

III. Les propos des méchans vous effrayent-ils si

peu, lui dit alors Secundus, que vous aimiez jusqu'aux haines que vous suscite votre Caton? ou bien avez-vous pris cet ouvrage pour

le toucher avec plus de 'soin, pour y supprimer ce qui peut donner matière aux interprétations malveillantes, et pour publier un Caton, non pas meilleur à la vérité, mais plus sûr ? Vous le lirez si vous voulez, reprit Maternus; vous reconnaîtrez ce que vous avez entendu : si Caton a omis quelque chose, à la prochaine lecture, Thyeste le dira; car j'ai déja disposé, formé dans ma tête le plan de cette tragédie; et je me hâte de préparer l'édition de la première, afin que, libre de ce soin, je sois tout entier à ma composition nouvelle. Ainsi, dit Aper, vous ne vous rassasiez point de tragédies : laissant là les plaidoyers et les études du barreau, vous consumez tout votre tems, naguère pour Médée, maintenant pour Thyeste,

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