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- ix volontiers, sans doute, que, parmi nos traductions en vers des grands auteurs de la Grèce et de Rome, il y en a quelquesunes qui sont l'ouvrage d'hommes fort consciencieux, fort érudits ; mais ces hommes-là, par malheur, n'étaient

que

des érudits!... Incapables de créer par eux-mêmes, ils s'étaient faits traducteurs , ne pouvant être écrivains originaux ; ils s'étaient faits lierre ou gui, ne pouvant ètre chênes. Mais, pour traduire, il faut, au besoin , produire :: sans quoi, tout ce que vous faites est mort d'avance. Voyez ces innombrables traducteurs des poëtes anciens : à chaque vers leur faiblesse les trahit; n'ayant point d'idées à eux, ils n'ont pas de style ; leur traduction pâle et terne n'est, la plupart du temps, qu'une plate version d'écolier, sans chaleur et sans vie.

C'est beaucoup sans doute de puiser à larges flots dans son âme une æuvre originale et féconde que des artistes patients reproduiront un jour dans une autre langue; l'auteur qui invente sera toujours plus haut placé, dans l'histoire de l'intelligence humaine, que celui qui interprète, que celui qui traduit; mais, dans l'histoire de l'art, c'est autre chose : peut-être, pour reproduire Virgile en beaux vers français, en vers harmonieux et fidèles, peut-être faudrait-il au traducteur une puissance de versification égale à celle de Virgile lui-même. Le vers français est si rude à manier ! il demande à la fois tant d'exercice et d'habitude, une si profonde connaissance des richesses, des ressources de la langue! Cette rime, qui n'est qu'un jeu, qu’une bagatelle dans un ouvrage de création, devient quelque chose d'effrayant, et parfois d'insurmontable, quand on veut traduire un grand poëte avec une scrupuleuse exactitude. Et je parle ici de la rime riche, pleine et sonore, qui est aussi nécessaire aux qualités constitutives du vers français que le dactyle et le spondée final à l'hexamètre latin.

Malgré toutes ces difficultés prodigieuses, il existe néanmoins dans notre langue quelques belles traductions en vers des écrivains de l'Antiquité; mais, on doit le dire, elles sont presque toujours prolixes et d'une fidélité douteuse : je pourrais mème affirmer que, sans traduire exactement, ces versions

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poétiques, plus ou moins brillantes , donnent souvent deux fois autant de vers que l'original. Certes, on ne peut nier que la traduction des Géorgiques, par l'abbé Delille, ne soit un des plus beaux monuments de ce genre qui existent dans la langue française : eh bien! d'excellents esprits s'obstinent encore à n'y voir qu’une harmonieuse imitation de Virgile, très-inférieure à son modèle. Quant au système de traduction appliqué par M. de Pongerville au poëme de Lucrèce, il me semble infiniment préférable à celui de Delille. Concision, vigueur et coloris, ces trois qualités éminentes se trouvent à un haut degré dans la traduction du savant académicien, qui avait à reproduire dans notre langue, si claire et si précise, le plus abstrait des poëtes latins, et sans contredit le plus obscur, à l'exception de Perse. On citerait bien encore plusieurs traductions très-honorables, telles que celles des Idylles de Theocrite, par Firmin Didot; des Odes d'Horace, par M. Goupy, etc., etc.; mais les belles traductions francaises sont tellement rares, qu'on pourrait presque dire qu'elles n'existent pas. Il serait injuste cependant de passer sous silence la nouvelle traduction de l'Énéide , par Barthélemy. Cet ouvrage, qui peut-être convenait moins , par sa nature, que les satires de Juvénal à l'auteur de la Némesis ; cet ouvrage, qu'on n'a point encore assez apprécié, renferme de nombreux passages qui laissent bien loin derrière eux les imitations de l'abbé Delille. M. Barthélemy possède une grande fermeté de style, un coloris d'expression merveilleux : quant à l'harmonie du vers, à l'ampleur des rimes, tout le monde sait qu'il n'a point son maître en ce genre, si ce n'est peut-être Victor Hugo.

Enfin, la traduction en vers des auteurs anciens est si téméraire dans notre langue, que

bien des

gens la regardent comme chose impossible. Il faut tant de qualités spéciales pour faire un bon traducteur!... Il faut, avant toutes choses, ressembler un peu, de caur et d'esprit, à son modèle. Parmi les grands auteurs de l'Antiquité, un traducteur ne doit aborder que ceux pour lesquels il éprouve quelque sympathie instinctive, ceux qui l'attirent, ceux qui le passionnent, ceux dans lesquels il

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xj reconnaît tout d'abord quelques traits de son intelligence. Amyot traduit Plutarque; la Bruyère, Théophraste.

Le traducteur doit ménager singulièrement toutes les susceptibilités de sa langue maternelle ; mais, sous prétexte de parler francais, il ne doit rien changer à son modèle, même dans les détails les moins importants. Vouloir corriger l'auteur qu'on traduit, c'est le mutiler!

Beaucoup de littérateurs fort honorables, dont je respecte infiniment l'opinion, sans toutefois la partager, vous diront que les poëtes anciens doivent être traduits en prose, et non pas en vers; ils vous diront que l'alexandrin, tout chargé d'entraves, avec son bagage d'articles et de pronoms personnels, ne saurait lutter avantageusement avec l'hexamètre, si dégagé, si libre; et qu'essayer de traduire en vers français un poëte latin , c'est prétendre imiter les accords de la lyre avec un galoubet.

Pour moi, je pense, et j'ai toujours pensé, que la seule manière de traduire un poëte, c'est de le traduire en vers. Virgile en prose me semble aussi peu exact, aussi étrange, que Cicéron ou Tacite versifiés. Et d'ailleurs, quoi qu'on en dise, la langue française n'est pas une langue pauvre; elle est fort capable de rendre les anciens, non pas le mot sons le mot (ce que la prose elle-même ne saurait faire), mais enfin très-fidèlement. Avec le style de Corneille, traduisez Lucrèce; avec celui de Molière, Plaute; avec celui de Regnier, Juvénal ; avec le vers antique d’André Chénier, Homère, Anacreon, Tibulle et Properce. La langue française est, sous la main de Victor Hugo, un immense clavier qui peut rendre tous les tons, toutes les nuances de la pensée humaine, avec autant de puissance et de bonheur que la langue de Virgile et d'Horace.

Les immenses difficultés qu'offre la traduction d'un poète ancien, je ne me les suis pas dissimulées en essayant, bien jeune encore, de traduire Perse et Juvénal. Ces deux auteurs me plaisaient singulièrement, l'un par sa fougue et son coloris energique, l'autre par sa nerveuse concision et la sculpture merveilleuse de son vers, qui n'est point aussi obscur que

Boileau, Scaliger, et tant d'autres, ont bien voulu le dire. J'avoue

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que saint Ambroise me semble fort mesquin, lorsque, dans un mouvement de colère, il s'écrie, en foulant aux pieds le volume de Perse : Puisque tu ne veux pas étre compris, reste ! Saint Jérôme est plus violent encore; il jette au feu les satires du poëte stoïcien , et fait cette mauvaise pointe: Brûlons-les, pour les rendre claires. Suivant les expressions d’Heinsius, Perse est un enthousiaste , un maniaque, qui rend ses oracles dans l'antre de Trophonius. Ces hommes illustres n'ont pas voulu comprendre que le disciple du sage Cornutus s'attaquait à Neron lui-même dans presque toutes ses satires, et qu'il s'environnait à dessein d'un nuage, pour échapper à la vengeance de l'empereur.

Quant à Juvénal, il me charmait à l'egal de Tacite. Son indignation mâle et vertueuse me semblait le cri d’un noble cœur, et non pas la monotone hyperbole, l'eloquence déclamatoire d'un rhéteur en chaire. Si notre Boileau Despréaux eût traversé tout le règne sanglant et sonıbre d’un tyran comme Tibère; s'il eût vu sa patrie sans défense, en proie aux fureurs d'un Caligula, et gouvernée treize ans par un Claude imbécile, ou plutôt par une empoisonneuse et une prostituée, il n'eut certainement pas reproché à Juvénal l'excès de sa mordante hyperbole. Boileau pouvait chanter, comme Horace, au milieu d'une cour brillante et polie, dans un temps de paix ou de victoires ; il pouvait laisser dormir au fourreau le glaive de la satire, et ne poursuivre de ses quolibets railleurs que les poetes affamés. Mais ce Juvenal, dont les premiers et les derniers regards ne virent que du sang et des larmes, pouvait-il faire autrement que d'invoquer Némesis au lieu d’Apollon?

J'avoue qu'il y a dans cet admirable poëte, au caur si chaleureux et si pur, quelques pages d'un coloris trop énergique, d'une crudité parfois révoltante : mais, en peignant des horreurs dont frémit la nature, Juvénal a voulu que le vice luimême ne pût se voir sans dégoût et sans frayeur dans ces tableaux épouvantables. Saint Chrysostome dit, en parlant de ces courageux écrivains qui démasquent loutes les infamies , toutes les turpitudes, pour les fleurir : « Ce sont des hommes

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xiij intrépides , qui n'ont pas peur de souiller leurs mains quand il faut panser

des ulcères. » Tous ces passages si difficiles à rendre en français d'une manière supportable, je n'ai pas cru devoir les modifier sensiblement; je n'avais pas le droit de les supprimer. La neuvième satire est la seule où mon courage de traducteur m'ait abandonné pour reproduire deux vers tellement obscènes, que plusieurs commentateurs les regardent comme étrangers à Juvénal. N'oublions pas que c'est Juvénal qui a dit :

Maxima debetur puero reverentia.

ne

Maintenant je dois avouer, au risque d'égayer fort certaines gens qui s'imaginent que l'improvisation est la loi littéraire de notre siècle , je dois avouer que ces deux traductions m'ont coûté près de quinze années de travail. Cet aveu pourra sembler burlesque à quelques-uns; mais ceux qui ne sont pas étrangers complètement à ce genre d'études m’écouteront sans doute avec moins de surprise ou d'hilarité. J'ai fait trois traductions successives de Juvénal et de Perse : la première, en vers blancs, afin de ne subir en aucune façon l'esclavage de la rime, la seconde , vers pour vers , avec des enjambements et des rejets, à la manière du latin; la troisième , fort exacte, mais comptant plus trop minutieusement les vers de l'original. Cette troisième traduction est celle que j'offre au public. Je l'ai faite avec amour et conscience.

J'ai lu presque toutes les traductions en vers français de Juvénal et de Perse. Quelques-unes m'ont paru très-estimables , au moins en partie ; mais , je le répète , je n'y ai vu que des imitations, à commencer par les ébauches poétiques de Thomas. Une traduction restait à faire.

MM. Raoul, Favre de Narbonne et le baron Mechin ont donné de Juvénal les meilleures traductions en vers ; toutes celles qui leur sont antérieures méritent à peine d’ètre nommées. Mais , parmi les plus récents traducteurs de Perse, il faut distinguer MM. Théry et Desportes, qui n'ont rien de commun avec leurs devanciers. Le style de M. Théry est d'une grande concision,

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