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PREFACE.

Le célèbre Rollin, sous l'autorité duquel il est toujours bien de se placer en fait d'études, dit dans son traité spécial sur cet objet, en parlant d'Homère, que ce père de la poésie fournit une source d'observations importantes sur les opinions, les mœurs et les usages des anciens, ainsi que sur leur vie civile et politique.

C'est en partie à ce point de vue que l'auteur de ces essais ou études s'est placé à l'égard des deux grands poëtes latins. Indépendamment de leur forme lyrique, qu'il a cherché à reproduire, il y a choisi souvent divers fragments, dans les rapports qu'ils offrent avec nos opinions, nos sentiments et nos usages. Nous citerons ici quelques traits principaux de ces ressemblances.

Virgile et Horace, comme Homère, selon la remarque de Rollin, témoignent de la connaissance générale chez les anciens d'un Dieu suprême, unique et tout-puissant, duquel dépendaient toutes les divinités secondaires et spéciales qu'avaient imaginées Rome et la Grèce. Ure

pieuve s'en trouve dans ce passage d'Horace, en parlant de Jupiter et de Pallas:

Undè nil majus generatur ipso,
Nec viget quidquam simile aut secundum;
Proximos illi tamen occupavit
Pallas honores.

Source de tout, puissance éternelle et suprême,
A lui rien n'est semblable, à lui rien n'est égal:
Au second rang, Pallas, la sagesse elle-même,
N'a point de dieu rival.

On trouve dans ces deux poëtes le principe des récompenses et des châtiments après la mort, le respect pour les dieux et pour les rois, qui allait jusqu'à la déification, lorsqu'ils avaient été les bienfaiteurs du peuple, et en général pour tous ceux qui avaient rendu de grands services à l'humanité. Ceci ressort des plus célèbres passages de Virgile et d'Horace on y voit que : chez les anciens, la religion, les cérémonies du culte, tenaient une place considérable; les princes et les rois avaient l'intendance de tout ce qui s'y rapportait, et le sacerdoce était joint à la dignité royale :

Rex Anius, rex idem, hominum, divùmque sacerdos,

dit Virgile; Jules César et les empereurs avaient la dignité de grands pontifes. Ainsi, dans quelques parties de l'Europe, le souverain conserve ce double caractère, autorité doublement respectable, qui dirige avec une égale mesure, dans l'intérêt unique de l'État, l'administration civile et l'administration religieuse.

Pour les mœurs et les usages, on remarque la véuération des morts et la pompe des funérailles. Les cérémonies, ajoute Rollin, établies chez les Romains et les Grecs, avaient une grande conformité avec celles

qu'observaient les Israélites, ou avec celles du judaïsme, dont le christianisme a été le perfectionnement; elles avaient ainsi quelque rapport avec les cérémonies en usage chez les modernes. On voit également que les anciens avaient admis les distinctions de la noblesse, avec les armoiries, les images, et tous les témoignages qui pouvaient rappeler une illustre origine.

Le respect pour la vie des citoyens était tel, que celui qui avait sauvé l'un d'eux dans un grand péril recevait la couronne civique, à laquelle étaient attachés les plus grands honneurs. « Celui qui l'a reçue, dit Pline l'Ancien, peut la porter en tout temps, et, lorsqu'il paraît dans les jeux publics, sa place est immédiatement après celle du sénat. Il est exempt de tout impôt personnel, ainsi que son père et son fils. » On observera peut-être sur ce point que les modernes sont à peine au niveau des anciens à cet égard.

L'érection des statues aux hommes supérieurs, les honneurs rendus aux demi-dieux et aux héros, objets d'une sorte de culte, les divers corps religieux, les colléges sacerdotaux, les flamines et les vestales, traditions respectables, dont le but était de rendre hommage à la vertu, et de l'entretenir par ces exemples. glorieux, pourraient encore retrouver parmi nous quelques traces de leur antique existence.

D'un autre côté, pour continuer ces divers points d'analogie, on peut dire que si nous avons recueilli leurs traditions les plus honorables, les anciens, comme on peut l'observer, nous ont aussi transmis quelques-unes de leurs traditions les plus mauvaises. Les barbaries des guerres étrangères ou civiles, les villes et les habitants considérés comme proie du vainqueur, la mise en esclavage des populations inférieures, la torture, la cruauté des supplices, les proscriptions, les confisca

tions; tout cela malgré la douceur et la charité du christianisme, il faut l'avouer, s'est conservé parmi nous jusqu'au commencement du xix° siècle, près de deux mille ans après la venue du Christ. Et de plus, le démon de l'intolérance, monstre inconnu des anciens, y avait quelquefois ajouté ses inquisitions et ses bûchers. On a vu encore à Naples, il y a quinze ans à peine, les têtes et les mains des condamnés attachées aux murailles; et en Angleterre, qui n'a rien à envier sous ce rapport au gouvernement napolitain, leurs corps exposés par quartiers sur les places publiques. La tradition des sorcelleries et des incantations, détaillées dans la vie églogue de Virgile, ne s'est pas non plus perdue: elle se maintient parmi nous dans les campagnes, elle fleurit au sein des villes, avec les pythonisses et les sibylles.

Nous avons besoin de nous séparer pour toujours de ce dernier héritage de l'antiquité. Les contemporains, ceux mêmes qui constituent les nations les plus puissantes, et se croient sans doute bien supérieurs aux anciens, continuent de maintenir l'immorale institution de l'esclavage ancien, le trafic et la transmission des êtres humains comme d'une marchandise; ceci a lieu, soit en Europe au nord, soit dans l'Afrique au midi, dans les deux Amériques, comme dans l'Asie; et les nations qui ne l'ont pas maintenue directement chez elles continuent d'en profiter sans scrupule, en spéculant et négociant sur le produit du travail de ces esclaves. Si les anciens nous en ont offert l'exemple, ce n'est pas celui-là qu'il faut imiter, puisque nous prétendons à tant de perfectionnements : « C'est par les beaux endroits qu'il leur faut ressembler. >>

Le principe religieux, sur lequel étaient fondés les gouvernements dans l'antiquité, les grandes cérémonies

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