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La mort d'Agrippine suivit celle de Drusus : cette illustre Romaine périt de faim dans sa prison. Tibère, selon le génie des plus vils tyrans, outragea par des calomnies la mémoire de sa victime. Il accusa d'impudicité cette femme renommée pour ses vertus, et supposa qu'elle s'était donné la mort par douleur de la perte de Gallus, consulaire récemment condamné. Il ajouta, comme une chose heureuse et mémorable, qu'elle avait péri à pareil jour que Séjan, deux années après lui; et il se vanta qu'elle n'avait été ni étranglée, ni exposée aux gémonies. Le sénat lui en rendit grace, et décréta que tous les ans, le xv des calendes de novembre, jour de cette double mort, un don serait consacré à Jupiter. Tandis que Rome et le sénat étaient plongés dans cet avilissement de servitude, un souverain étranger, Artaban, roi des Parthes, écrivit à Tibère pour lui reprocher ses infamies, ses meurtres, ses parricides, sa vieillesse inutile et souillée.

Tibère n'avait nulle envie d'entreprendre une guerre lointaine contre les Parthes ; mais il fomenta des troubles dans leur empire. Il attira jusqu'à Rome des chefs barbares, qu'il excita contre Artaban; il lui donna pour compétiteur Phraate, du sang des Arsacides, et depuis longtemps otage des Romains. Phraate étant mort, il suscita l'ambition d'un autre chef, qui, fort d'un grand parti dans la nation, et secondé par les légions de Vitellius, gouverneur de la Syrie, parvint à chasser Artaban du trône, et le repoussa jusqu'aux déserts de l'Hyrcanie. Ainsi la vengeance de Tibère atteignait partout; et du fond de son île, il destituait les rois barbares qui osaient lui dire la vérité, dans le silence de Rome. A Rome on acquérait le même droit en se donnant la mort.

Un consulaire, Fulcinius Trio, se tua, laissant un testament rempli de sarcasmes et d'insultes contre Tibère : celui-ci le fit lire dans le sénat, comme pour étaler sa propre infamie. Les supplices ou les suicides des accusés se multiplièrent, à mesure que le prince vieillissait. Ce qui peut étonner, c'est que le désespoir de tant d'hommes qui se donnaient la mort n'ait armé le bras d'aucun d'eux contre la vie de Tibère. Il avait cependant quitté son île inaccessible, et il venait jusqu'aux portes de Rome exciter les cruautés serviles du sénat.

La dernière année de sa vie fut marquée par ui désastre public, et par les efforts qu'il fit pour le réparer. Le feu ayant détruit un quartier de Rome, il secourut les citoyens par un don de cent mille sesterces. Le sénat lui vola de nouveaux honneurs; mais déjà, comme pour expier le bien qu'il avait fait, Tibère demandait de nouveaux supplices. On peut s'étonner qu'au milieu de tant de barbaries, ses soupçons aient épargné Caïus, un fils de Germanicus, élevé près de lui, et menaçant de lui succéder. Une puissance plus forte que la volonté du vieillard protégea Caïus : c'était Macron, qui espérait perpétuer soni pouvoir sous le jeune César, auquel il avait livré sa femme Ennia.

Caïus d'ailleurs, par sa bassesse, par sa profonde indifférence sur le sort cruel des siens, désarmait Tibère; et lorsque ensuite les soupçons du prince se ranimèrent, il était tard pour frapper. Tibère avait un autre héritier plus près de lui, Gemellus, fils de Drusus, et à peine sorti de l'enfance. Un jour qu'il le te. nait dans ses bras , il surprit un regard féroce que lui lançait Caïus : « Tu le tueras, dit-il à Caïus, et un autre te tuera. » Malgré cette prévoyance, rassuré par l'astrologue Thrasylle, qui lui promettait à lui-même plusieurs années de vie, Tibère ajourna la mort de Caïus. Peut-être craignait-il ensuite de n'être pas obéi : du moins, dans ses derniers jours, il reprochait à Macron, par une allusion assez intelligible, d'abandonner le soleil couchant, et de se tourner vers le levant.

Sa langueur augmentait; il s'efforçait en vain de la cacher par la ferineté d'âme, et même par la débauche. Méprisant l'art trompeur des médecins, s'il fut cruel et soupçonneux comme Louis XI, il n'eut pas ce pusillanime amour de la vie qui faisait ramper Louis XI devant son médecin. Il avait coutume de se moquer des hommes qui , passé l'âge de trente ans, avaient besoin des conseils d'un autre pour connaître les choses utiles ou contraires à leur temperament. Un médecin grec nommé Chariclès, admis près de lui, ne découvrit, dit-on, que par adresse le danger prochain de Tibère. Au moment où il prenait congé du prince, qui séjournait alors près de Misène, dans une maison de campagne qu'avait possédée Lucullus, en serrant sa main pour la baiser, il lui tata le pouls. Tibère le devina , et, peut-être pour mieux cacher le dépit qu'il en avait, il retint Chariclès et prolongea le repas. Ensuite, selon sa coutume, il se tint debout dans la salle, un licteur à ses côtés, recevant le salut de chaque convive, qu'il appelait par son nom.

Averti cependant par sa faiblesse, et mécontent d'apprendre que le sénat avait renvoyé quelques accusés, même sans les entendre, il voulait retourner

ÉTUDES DE LITT.

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dans son ile, afin d'être cruel en sûreté. Il fut retenu par le mauvais temps et par la violence du mal dans la maison de Lucullus.

Macron, sur les avis de Charicles, attendait l'événement, et avait tout préparé pour faire régner Caïus. Le vieux tyran lomba dans une défaillance que l'on prit pour la mort; déjà Caïus sortait avec un grand appareil pour se montrer au peuple; tout à coup Tibère se ranime, appelle ses esclaves et demande quelque nourriture. La terreur saisit toute sa cour : Caïus, précipité de son espérance, reste immobile, n'envisageant plus que sa dernière heure.

Macron, sans se troubler, fait étouffer le vieil empereur sous des amas de couvertures, et ordonne que tout le monde se retire. Selon d'autres récits, la mort de Tibère fut naturelle , et au moment où , après avoir inutilement appelé ses esclaves, il faisait effort pour se lever, il expira le 16 mars de l'an 37 de notre ère, dans la soixante-dix-huitième année de son âge.

A Rome, cette nouvelle excita de tels transports de joie, que l'on courait en foule, les uns disant qu'il fallait le jeter dans le Tibre, les autres suppliant la Terre et les dieux Månes de ne donner asile à son ombre que parmi les impies; d'autres demandaient le croc et les gémonies pour son cadavre. Toutefois on n'osa pas suspendre l'exécution de quelques condamnés. Leurs gardes, pour ne rien faire contre l'ordre établi, les étranglèrent dans la prison; horrible exactitude des bourreaux, qui, dans notre révolution, s'est reproduite à la mort du plus vil des tyrans démagogues.

Le corps de Tibère fut apporté à Rome par des soldats et brulé publiquement. Son testament, écrit deux ans avant sa mort, se trouva en double copie, l'une de sa main, et l'autre de celle d'un affranchi. Il y avait fait apposer le sceau même de ses derniers esclaves. Il instituait ses petits-fils Caïus et Gemellus ses héritiers pour moitié, en les substituant l'un à l'autre. Il faisait aussi des legs aux vestales, à tous les soldats, à chaque citoyen, et aux magistrats de chaque quartier. Il laissa un trésor de plus de cinq cents millions qui furent promptement dissipés par l'insensé Caligula. Tibère avait régné vingt-trois ans.

Tacite résume ainsi son caractère et son règne : « Une vie et une réputation honorables tant qu'il fut homme privé ou qu'il commanda sous Auguste; du secret et de la ruse pour contrefaire des vertus, tant que Germanicus et Drusus vivaient encore. Mêlé de bien et de mal jusqu'à la mort de sa mère; détestable par sa cruauté, mais caché dans ses débauches tanto qu'il aima Séjan ou qu'il en eut peur; enfin il se précipita tout ensemble dans les crimes et dans les infamies, depuis que, libre de honte et de crainte, il n'agissait plus que par son propre génie. » Tibère avait écrit, sur sa vie, des mémoires fort abrégés, et pleins de la même hypocrisie que ses discours. Il y disait que la haine de Séjan pour les fils de Germanicus avait été la seule cause de la perte de ce favori. Domitien n'avait pas d'autre lecture que les Mémoires et les actes de Tibère.

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