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par moinents à une hauteur d'enthousiasme et de poésie qui n'a de rivale que dans la sublimité d'Homère lui-même. Il détruit tous ces dieux, dont les poëtes avaient peuplé l'univers embelli; il raille ces doctrines, si saintement philosophiques et si chères à l'imagination comme à la vertu, qui promettent une autre vie et d'autres récompenses ; il supprime toutes les espérances, toutes les craintes. Retrouvant une poésie nouvelle par le mépris de toutes les croyances poétiques, il paraît grand de tous les appuis qu'il refuse, et semble s'élever par la seule force d'une verve intérieure, et d'un génie qui s'iuspire luimême.

Le seul endroit de son poëme où il n'ait pas l'enié tous ces dicux de l'imagination et de la poésie, sa sublime et gracicusc invocation à Vénus, n'est encore qu'une allégorie d'un poëte physicien, qui voit dans la fécondité le principe de la nature. Mais les admi‘rables couleurs dont il peint sa déesse annoncent qu'il aurait pu conserver et rajeunir tous les dieux d'Homère. Ces grandes beautés qui éclatent dans le poëme de Lucrèce ont de tout temps excité l'admiration et frappent d'autant plus qu'elles sont un des premiers efforts de la muse romaine. Cicéron, suivant une tradition peu vraisemblable rapportée par Eusébe, avait publié et revu le poëme de Lucrèce. Il est remarquable cependant, qu'amateur de tous les anciens poëtes de Rome et curieux de leurs vers, Cicéron, dans tous ses ouvrages, ne cite qu'une seule fois le nom de Lucrèce, à qui d'ailleurs il reconnait de l'art et du génie. Virgile le désigne dans ses Géorgiques avec une sorte d'admiration jalouse, et il l'a souvent imité avec ce soin des détails qui décèle une étude profonde. Ovide lui promet l'immortalité en termes magnifiques :

Carmina sublimis tunc sunt peritura Lucretî,

Exitio terras quum dabit una dies.

Velléius le place parmi les génies éminenls; Quintilien le juge avec moins de faveur, et, paraissant surtout préoccupé du mérite de la poésie dans ses rapports avec l'éloquence, il ne croit pas Lucrèce utile pour former le style de l'orateur, restriction qui n'est pas une censure. Stace vanta la sublime fureur de Lucrèce. Dans la décadence de la littérature romaine, les

preiniers apologistes du christianisme ont souvent cité Lucrèce, soit pour s'appuyer de son incrédulité, soit pour combattre son matérialisme, et en respectant toujours sa renommée de grand poëte.

Cette vertu poétique fait lire son ouvrage, en dépit de la répugnance et quelquefois même de l'ennui qui s'attache à sa mauvaise philosophie. Au premier abord, les vers de Lucrèce semblent rudes et négligés; les détails techniques abondent, les paroles sont quelquefois languissantes et prosaïques. Mais qu'on le lise avec soin, on y sentira une expression pleine de vie, qui non seulement anime de beaux épisodes et de riches descriptions, mais qui souvent s'introduit même dans l'argumentation la plus sèche et la couvre de fleurs inattendues. C'est une richesse qui tient à la fois aux origines de la langue latine et au génie particulier du poëte. C'est une abondance d'images fortes et gracieuses, une sensibilité, toute matérialiste il est vrai, mais touchante et expressive.

On a dit, pour rabaisser Lucrèce, qu'ayant à décrire les ravages de la peste sur les hommes, il avait paru, dans un sujet si voisin de nous, moins pathétique et moins touchant que Virgile dans la peinture d'un bercail frappé du même fléau. La justice de ce blâme et l'infériorité de Lucrèce s'expliquent naturellement par l'influence de la philosophie qu'il a chantée. Dans toutes les descriptions de la nature matérielle, son épicuréisme lui laissait cette vivacité d'imagination dont le poëte ne peut se défaire; mais quand il s'agissait de l'homme, qu'avait-elle à lui donner, cette philosophie étroite et malheureuse ? Comment pouvait-elle l'élever au-dessus de cette émotion toute sensitive et de ces larmes vulgaires qu'excite le spectacle du mal physique? Quelles nouvelles cordes pouvait-elle ajouter à sa lyre, pour lui inspirer, sur les souffrances de l'homme, des accents plus tendres que ceux qu'il accordait à la victime immolée, à la matière animée et souffrante? Ainsi , Lucrèce, qui plus d'une fois, par des vers pleins d'harmonie, a égalé Virgile lui-même dans l'art de peindre, avec une douce mélancolie, les douleurs des animaux et les affections que leur prête la poésie, lui est prodigieusement inférieur lorsque, venant aux douleurs de l'homme, il ne trouve rien au delà des émotions matérielles, et s'épuise dans d'affreux détails, sans pouvoir saisir aucun de ces traits de sentiment qui blessent l'âme et l'élèvent en l'attendrissant; c'est là que le poëte sceptique est abandonné de son génie, seul dieu qui lui restat.

On sait l'estime que Molière, disciple de Gassendi , faisait de Lucrèce, et la charmante imitation qu'il a

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donnée de quelques-uns de ses vers, imitation qui n'était qu'un fraginent d'un long travail sur le poëme de la Nature. Voltaire, dans les Lettres de Memmius et dans quelques autres écrits, parle souvent de Lucrèce avec une vive admiration. Il parait même que, dans sa métaphysique peu sérieuse, il avait été frappé des arguments que Lucrèce accumule avec beaucoup de poésie contre l'immatérialité de l'âme.

Il y a dans Lucrèce, dil-il, un admirable troisième chant que je traduirai, ou je ne pourrai. » Promesse qu'il n'a pas remplie, et tâche difficile dont Racine le fils s'est en partie acquitté, en traduisant dans son poëme de la Religion quelques-uns des plus éloquents blasphèmes de Lucrèce, et en leur opposant de belles réponses, où tout son talent si pur s'est animé de la verve du spiritualisme qu'il défend. Quelques-uns des écrivains du xviu siècle, qui ont eu pour le matérialisme la funeste préférence si éloquemment combattue par Rousseau, et quelquefois par Voltaire, ont exclusivement admiré Lucrèce, et souvent recueilli dans son poëme de vieux sophismes aussi décriés que leur cause, et témoins incontestables de ce cercle uniforme d'absurdités auquel est condamné l'athéisme. Le baron d’Holbach en a hérissé son système de la Nature. Diderot, qui avait encore plus d'enthousiasme que de scepticisme, a senti et loué Lucrèce comme un poëte mérite de l'ètre, avec beaucoup de feu et de goût. La Harpe en a parlé dans son Cours de Littérature avec une rapidité superficielle, et trop peu digne d'un critique si habile.

Mais nulle part le caractère poétique de Lucrèce n'a été mieux saisi, jugé avec un goût plus sûr et plus élevé, avec une expression plus éloquente, que dans le discours qui précède la traduction de l'Essai sur l'Homme de Pope.

« Si nous examinons les bcautés de Lucrèce, dit M. de Fontanes, que de formes heureuses, d'expressions créées, lui emprunta l'auteur des Géorgiques ! Quoiqu'on retrouve dans plusieurs de ses vers l'âpreté des sons étrusques, ne fit-il pas entendre souvent une harmonie digne de Virgile lui-inême ? Peu de poëtes ont réuni à un plus haut degré ces deux forces dont se compose le génie, la méditation qui pénètre jusqu'au fond des sentiments ou des idées dont elle s'enrichit lentement, et cette inspiration qui s'éveille à la présence des grands objets. En général, on ne connaît guère de son poëme que l'invocation à Vénus, la prosopopée de la nature sur la mort, la peinture énergique de l'amour et celle de la peste. Ces morceaux, qui sont les plus fameux, ne peuvent donner une idée de tout son talent. Qu'on lise son cinquième chant sur la formation de la société, et qu'on juge si la poésie offrit jamais un plus riche tableau. M. de Buffon en développe un semblable dans la septième des époques de la nature. Le physicien et le poëte sont dignes d'être comparés : l'un et l'autre remontent au delà de toutes les traditions, et, malgré ces fables universelles dont l'obscurité cache le berceau du monde, ils cherchent l'origine de nos arts, de nos religions et de nos lois, ils écrivent l'histoire du genre humain, avant que la mémoire en ait conservé des monuments. Des analogies, des vraisemblances les guident dans ces ténèbres; mais on s'instruit plus en

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