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et dans la honte de sa vie, un sentiment généreux, l'horreur du crime, pouvait donner de force et de dignité morale.

Le jeune et brillant poëte resta au-dessous de cet exemple. Cédant à la promesse de la vie, peut-être aux angoisses de la torture, il dénonça ses amis, et, dit-on, nomma sa propre mère, innocente de tout complot. L'obscur biographe qui transmet cet odieux détail y donne pour motif l'espérance qu'une telle impiété serait bien reçue d'un prince parricide, et sauverait le coupable. Sans adopter cette affreuse explication d'une détestable faiblesse, on peut croire que Lucain avait dans le caractère cette sorte d'élévation qui tient à l'imagination plus qu'à l'âme, et qui trompe certains hommes, en les transportant au-dessus d'euxmêmes en espérance et en idée, pour les laisser, au moment de l'épreuve, retomber de tout le poids de leur infirmité.

Il semble que cette fausse grandeur, sujette à des inégalités si déplorables, ait passé dans le talent du poëte. Quoi qu'il en soit, l'abaissement moral de Lucain fut court autant qu'inutile. Le tyran ne lui laissa que le choix du supplice. Lucain retrouvá sa fierté pour mourir, et, s'étant fait ouvrir les veines, comme fit peu de jours après son oncle Sénèque, il expira en récitant des vers où lui-même avait décrit la fin d'un jeune guerrier, qui, piqué par un serpent, jette par tous ses pores son sang avec sa vie. Il était âgé de vingt-sept ans et désigné consul pour l'année suivante. Il avait épousé une femme romaine, distinguée par sa naissance, så richesse, sa vertu, sa beauté, et qui resta pieusement fidèle à la gloire et au deuil d'une telle union, ainsi que nous l'atteste un chant lyrique de Stace, célébrant vingt ans plus tard, comme une fête sacrée, le jour de naissance de Lucain, devant l'image du poëte et dans la maison de sa veuve.

Lucain avait composé beaucoup de poésies perdues pour nous, des sylves, un chant sur la descente d'Énée aux enfers, deux autres sur l'incendie de Troie et sur celui de Rome, une Médée, sujet déjà tenté par Ovide; des épitres, dont une seule, à la louange de Calpurnius Pison, est parvenue jusqu'à nous, et paraît porter le cachet de son génie.

Mais le titre de sa gloire, l'essai et tout ensemble le trophée de son génie, c'est la Pharsale, ouvrage que des beautés supérieures ont protégé contre d’énormes défauts. Stace, qui, nous l'avons dit, a célébré la muse jeune et brillante de Lucain et sa mort prématurée, n'hésite point à placer la Pharsale audessus des Métamorphoses d'Ovide, et presque à côté de Virgile. Quintilien, juge plus éclairé, reconnaît dans Lucain un génie hardi, élevé, et l'admet au nombre des orateurs plutôt que des poëtes : distinction que lui suggéraient le nombre et l'éclat des discours semés dans le récit de Lucain, et où sont exagérés trop souvent les défauts même attachés à sa manière, surtout quand le poëte fait parler César, dont il imite peu la simplicité rapide et l'impériale brièveté.

Enfin, l'auteur facilement reconnaissable du traité de Causis corruptæ eloquentiæ, ce critique élégant, comme Quintilien, mais d'un esprit bien autrement libre et généreux, en recommandant aux orateurs l'imitation des poëtes, entend par là, dit-il, non pas cette rouille attachée aux cuvres antiques d'Attius et de Pacuvius,

tant cités par Cicéron, mais ce coloris éclatant et nouveau tiré du sanctuaire d'Horace, de Virgile et de Lucain. Témoignage glorieux pour le poëte dernier nommé, en même temps qu'indice d'une révolution dans le génie des lettres romaines ! Faut-il ajouter que le nom de Lucain se conserva durant toute la décadence romaine, et qu'il reparut avec splendeur aussitôt la première renaissance des arts? Ainsi l'atteste le magnifique éloge que lui décerne le Dante, en l'apercevant au cinquième rang parmi ce petit groupe de poëtes que préside Homère armé d'un glaive, dont Lucain était le dernier, et où lui-même vient remplir la sixième place.

Les écrivains français l'ont jugé diversement. Corneille l'a aimé jusqu'à l'enthousiasme. Boileau l'approuvait peu, et lui imputait à la fois ses propres défauts et ceux de Brébeuf, son emphatique interprète. Voltaire en parle avec admiration, et lui sait gré d'avoir donné l'exemple d'une épopée philosophique, et presque dénuée de fictions. Marmontel a voulu prouver méthodiquement son génie; et La Harpe l'a doublement attaqué par la supériorité de ses critiques et par la faiblesse de ses traductions.

En dépit des hyperboles, et des raisonnements de Marmontel, la Pharsale ne saurait être mise au rang des belles productions de la muse épique. Le jugement des siècles est sans appel. La Pharsale, où l'on ne peut méconnaître du génie et de beaux traits d'éloquence, reste frappée de deux défauts invincibles, la monotonie et la déclamation. Le style de ce poëme, qui brille souvent par la précision, la force et de grandes images, appartient à une époque de décadence ou de faux goût; sorte de désignation qui n'a rien d'arbitraire, et ne tient pas à un préjugé classique, mais résulte de la nature des choses.

1. Exigitur jam ab oratore etiam poeticus decor, non Attii aut Pacuvii veterno inquinatus, sed ex Horatii et Virgilii et Lucani sacrario prolatus. (De Oratoribus, seu de Causis corruptæ eloquentiæ dialo.

gus, $ 20.)

Après une époque littéraire féconde en chefs-d'æuvre, il est impossible qu'on ne voie pas la subtilité, la fausse grandeur et l'énergie outrée, s'introduire à côté des innovations les plus heureuses, et le faux goût devenir une combinaison nouvelle et un moyen de variété. On peut même observer que tous les sujets et tous les genres ne souffriront pas également de cet alliage, à peu près inévitable dans les derniers ages d'une littérature. Tacite, génie fort supérieur à Lucain, est pourtant un génie de la même famille : il a, dans sa diction tant admirée, quelques-uns des défauts de ce poëte; mais il les assortit à la sombre énergie de son sujet, et les couvre de beautés originales et neuves.

Lucain, transportant les défauts d'un siècle subtil et déclamateur dans la con position épique, celle de toutes qui demande le plus de facilité d'inspiration et de sublime sans effort, reste aussi loin d'Homère qu'il l'est du naturel et de la vérité. Mais s'il n'a pas eu les beautés instinctives de l'art, il a, dans un rare degré, ces beautés de réflexion qui appartiennent aux sociétés corrompues, où la souffrance semble parfois développer la précoce mélancolie du talent. Par là ce qu'on attendrait le moins dans un génie moissonné si jeune, de douleureux et profonds retours sur l'humanité, de graves pensées sous une forme concise, des portraits habilement tracés, se rencontrent souvent à travers la poésie tendue et prétentieuse de Lucain. Son imagination touche par quelques points à la tristesse désespérée dont Pline le naturaliste empreint çà et là ses descriptions des fléaux du monde physique et des vices de l'homme. Comme lui, il est déclamateur; mais comme lui, il est éloquent.

Dans nos temps modernes, Voltaire, avec bien moins de passion sérieuse dans l'âme, mais avec une raison supérieure, s'est plu à marquer un des mérites éminents de Lucain. « Si vous cherchez dans Lucain,

dit-il, l'unité de lieu et d'action, vous ne la trou« verez pas; mais où la trouveriez-vous ? Si vous espé« rez sentir quelque émotion, quelque intérêt, vous « n'en éprouverez pas dans les longs détails d'une « guerre dont le fond est rendu très-sec, et dont les « expressions sont ampoulées : mais si vous voulez des « idées fortes, des discours d'un courage philoso

phique et sublime, vous ne les verrez que dans Lu« cain, parmi les anciens. Il n'y a rien de plus grand « que le discours de Labienus à Caton, aux portes du

temple de Jupiter Ainmon, si ce n'est la réponse « de Caton même. Mettez ensemble tout ce que les an« ciens poëtes ont dit des dieux : ce sont des discours

d'enfants, en comparaison de ce morceau de Lucain. Mais dans un vaste tableau où l'on voit cent personnages, il ne suffit pas qu'il y en ait un ou deux supérieurement dessinés. »

Le poëme de Lucain cependant ne mourra jamais, parce qu'il n'est pas comme la Henriade de Voltaire une cuvre artificielle, un exercice de poésie dans le moins épique des siècles, mais bien l'effusion invo

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