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LUCAIN.

Lucain (Annæus Marcus Lucanus) naquit à Cordoue, colonie romaine de l'Andalousie, l'an de Rome 792 (ou 38 de J.-C.), sous l'empire de Caligula. Son père, Annæus Mela, chevalier romain, était frère du philosophe Sénèque; sa mère, du même pays et de la même ville, était fille d'Acilius Lucanus, orateur fort accrédité au tribunal proconsulaire de la Bétique. Le nom du grand-père maternel passa, comme un titre d'honneur, à son petit-fils.

Annæus Lucain, transporté dès la première enfance à Rome, y reçut la plus savante éducation, dans cette famille de rhéteurs et de poëtes, où le goût passionné des lettres se joignait à tout le feu de l'imagination espagnole. Sa gloire fut précoce, et son génie, qu'une mort funeste devait arrêter si vite, n'eut que le temps de montrer de la grandeur, sans naturel et sans vérité : car le goût de la simplicité appartient rarement à la jeunesse ; et dans les arts, le naturel est presque toujours le fruit de l'étude et de la maturité. Lucain paraissait d'ailleurs au milieu de la décadence des lettres, précipitée par la servitude publique et par cette fausse éloquence des écoles qui remplaçait les

mâles accents de la liberté romaine. Les lettres subissaient dans Rome la protection de Néron; et la philosophie, qui s'était flattée de conduire et d'inspirer le jeune maitre du monde, s'avilissait devant lui et figurait parmi les passe-temps de sa cour.

Néron, qui, dans les premiers moments où il préludait à ses crimes par toutes les fantaisies du pouvoir absolu, était acteur, musicien et poëte, accueillit les talents de Lucain. 11 le fit questeur, augure, le combla de faveurs, et voulut même l'honorer de sa rivalité. Dans des jeux littéraires que l'empereur avait établis, Lucain chanta la descente d'Orphée aux enfers, et Néron la métamorphose de Niobé. Un tyran mauvais poëte est un dangereux concurrent, et il paraît que Lucain, encore plus poëte que courtisan, ayant eu l'audace de disputer sérieusement la palme, et même l'ayant obtenue, succès peu vraisemblable, perdit le mérite de ses premières flatteries.

Il ne s'agit pas encore de ces adulations trop célèbres qui déshonorent le commencement de la Pharsale, et qui ne sont pas moins choquantes par le mauvais goût que par la bassesse. On ne peut en assigner l'époque précise; et on ignore si elles se rapportent à ces commencements de Néron affectant quelque vertu, ou si elles s'adressent à Néron déjà coupable. A la ridicule hyperbole des louanges, on croirait assez qu'elles ont été faites pour un tyran connu et redouté. Jamais bon prince ne fut ainsi loué. Au reste, suivant une ancienne tradition, un vers de cette emphatique apothéose prépara dans l'esprit de l'empereur la disgrâce du poëte. Néron, qui était louche, s'offensa du vers :

Unde tuam videas obliquo sidere Romam.

On a peut-être supposé cette anecdote pour expliquer, de la part de Néron, une animosité dont la cause se présente d'elle-même, en lisant la Pharsale. Il suffira de rappeler avec quel soin cruel les premiers maîtres de Rome punissaient tous les souvenirs de la liberté et tous les éloges donnés à ses derniers héros. Sous Tibère, l'historien Cremutius Cordus, accusé devant le sénat de crime de lèse-majesté pour avoir loué dans ses récits Brutus et Cassius, avait dû devancer sa condamnation par une mort volontaire, et ses livres, condamnés au feu, avaient disparu quelque temps. Cet exemple de tyrannie, quoique désavoué dans les premiers jours du règne de Néron, demeura comme une tradition de l'empire; et Sénèque, qui s'extasie sur la libre publicité rendue par son élève impérial aux ouvrages de Cremutius, vit bientot de plus implacables défiances le frapper lui-même. Est-il besoin de chercher dès lors comment Lucain, admis d'abord dans la faveur menteuse du prince, ne put jamais s'avilir assez pour racheter le crime d'avoir pleuré sur Pompée, célébré le sénat et Brutus, divinisé la vertu de Caton et semé çà et là, dans ses vers, des exclamations, des maximes où respirent le regret de la liberté perdue et presque l'appel aux armes contre la tyrannie?

Que le poëte, dès son début, parle du droit donné au crime; qu'en détestant cette guerre plus que civile il en charge surtout la tête de César; que bientôt, tout en paraissant presque neutre entre les deux grands rivaux, il compare la sacrilége impétuosité de César à la foudre qui brûle jusqu'au temple des dieux :

In sua templa furit.

Qu'enfin pour instruments du fondateur de l'empire il montre le dévouement servile et les bras tendus des soldats, et qu'il fasse entendre dans la bouche d'un chef de légion, cette apothéose impie de l'obéissance militaire : « Oui, César, si tu m'ordonnes de plon« ger mon épée dans le cœur d'un frère, ou dans la « gorge de mon père, ou dans les entrailles de ma « femme enceinte, quoique d'une main à regret obéis« sante, j'accomplirai tout. »

Qu'enfin, le poëte, devant ce pouvoir ainsi exalté par une féroce bassesse, évoque à son tour la résistance armée, et qu'il s'écrie, en revanche : « Ignorent-ils « donc, ces hommes, que le fer a été donné pour « qu'il n'y ait pas d'esclaves ? »

Ignorantne datos ne quisquam serviat enses ?

Il est visible qu'à travers quelques louanges menteuses pour le temps présent, et quelques emphases admiratives pour le premier César, Lucain est un rebelle à l'empire, un ennemi de ces prétoriens et de ces centurions robustes, dont une autre victime de Néron, le poëte stoïcien Perse, décrit quelque part le gros rire stupidement moqueur, à la vue d'un philosophe. Évidemment le jeune Lucain conspire par ses souvenirs et ses regrets; il est coupable d'admiration pour les anciennes vertus de Rome, pour ces glorieuses images qu'on ne laissait plus paraître en public, même dans une pompe funéraire, pour ces grands citoyens encore nommés avec estime par Asinius Pollion et par Tite Live, mais que, dès le second avénement impérial, on ne qualifiait plus que des épithètes de brigands et de parricides.

Quoi qu'il en soit des soupçons inévitables préparés dès lors, au milieu des cercles de Rome, par l'indiscrète audace de la jeunesse et du génie, Lucain, déjà célèbre, ayant fait un poëme de circonstance sur l'incendie de Rome, reçut de l'empereur la défense de lire ses ouvrages en public et au théâtre, comme c'était l'usage des poëtes du temps. Une tradition ancienne indique aussi qu'il lui fut interdit de plaider au barreau. Cette persécution l'irrita.

On peut croire encore qu'un motif plus général et plus élevé lui inspira contre Néron la haine méritée par tant de crimes, et le jeta dans des projets qui faisaient l'espérance des meilleurs citoyens de Rome. Néron était empoisonneur, parricide et souillé de mille forfaits mêlés de folies, lorsque Pison et plusieurs illustres Romains formèrent un complot contre sa vie.

L'histoire n'a pas pénétré les détails de ce complot, dont Sénèque paraît avoir reçu la confidence, et qui, peut-être, devait éclater régulièrement comme une vengeance publique, et s'appuyer même d'une intervention du sénat. Lucain, neveu de Sénèque, s'engagea des premiers dans cette entreprise avec tout le dépit qu'excitait en lui l'oppression jalouse dont l'empereur frappait son talent, mais aussi, sans doute, par cette représaille d'indignation et d'horreur, que soulevaient tant d'abominables crimes. La conjuration, qui avait pour complices des grands de Rome, des sénateurs, des chevaliers, des philosophes, des femmes, fut découverte par un affranchi. Plusieurs conjurés furent arrêtés et mis à la torture : ils révélèrent leurs partisans. Seule la courtisane Épicharis fut invincible à la douleur, montrant ce que, dans la faiblesse de son sexe

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