Page images
PDF
EPUB

éléments étaient trop indestructibles; ils ont été seulement déplacés, confondus, entremêlés de quelques termes barbares, à peu près comme ces débris des statues de Phidias, ces précieux bas-reliefs, ces fûts de colonnes, ces fragments de marbre et de granit, qui, après avoir décoré les temples des dieux, servent, dans cette même Grèce conquise et subjuguée, à étayer de grossiers ouvrages, et se sont conservés dans un bain turc ou dans le vestibule mal orné d'un pacha. Ainsi, le grec moderne, s'il a perdu les savantes combinaisons et l'ingénieuse économie de l'ancien hellénisme, en a gardé littéralement presque tous les mots et les sons; et le Philoctète de Sophocle s'écrierait encore en les écoutant : « O voix chérie! qu'il est doux d'entendre et de reconnaître de tels accents! » Ω φίλτατον φώνημα!

Cette ineffaçable ressemblance qui a servécu à tant de maux, cette filiation conservée dans la langue et dans les usages, est aujourd'hui bien mieux attestée par les efforts des Grecs pour briser un joug impie et détestable. Les Grecs ont encore quelque chose de leurs aïeux. Depuis les premiers jours de leur révolution si récente', et la plus légitime que les hommes aient jamais entreprise, on ne peut voir sans admiration tous les traits d'héroïsme et de dévouement national qui ont honoré leur cause si digne des regards et des secours de l'Europe civilisée. Tout à l'heure nous recherchions péniblement les traces de leur ancienne décadence dans les monuments de leur littéra

1. Ceci a été publié pour la première fois en 1821, à une époque où beaucoup d'anathèmes, de sophismes et de préventions politiques attaquaient l'insurrection naissante des Grecs.

ture jusqu'au XIe siècle; et cette futile stérilité d'esprit qui caractérisait leurs dernières productions nous semblait une prédiction et une image de l'apathie servile où ils ont langui pendant plusieurs siècles. Portons les yeux plus haut. Cherchons les Grecs sur cette scène où le monde les voit reparaître avec toute la vigueur d'une nation nouvelle, et je ne sais quelle tradition d'enthousiasme antique. Leurs évêques se sont montrés, comme aux siècles de l'Eglise primitive, défenseurs des peuples, hommes d'État et martyrs. La nation tout entière s'est levée contre les barbares, avec cet orgueil de la supériorité morale qui animait les anciens Hellènes, et qui redoublait en eux la vertu guerrière; et, il ne sera pas inutile de le dire, les lettres avaient préparé dès longtemps ce mouvement sublime. Les nombreux lycées qui, depuis vingt-cinq ans, s'étaient formés dans la Grèce asiatique et dans les îles, ont fourni des officiers aux milices courageuses de la Morée. Le petit sénat de Calamata compte dans son sein de savants religieux nourris dans les traditions historiques et dans l'ancienne langue de leur patrie. Nos sciences modernes même ne sont pas tout à fait étrangères aux Grecs; et elles ont concouru à leur noble entreprise, en leur donnant dans la marine une supériorité relative, qui scule a pu leur permettre de lutter sans folie contre le nombre et la puissance des Turcs. Il y a donc chez ces hommes, naguère si opprimés, tous les éléments d'une société forte et éclairée. Le sentiment de la patrie surtout les domine au plus haut degré; il s'est soutenu dans leur esclavage, il s'est nourri de leurs malheurs; il est maintenant à découvert, trahi par l'espérance, en

ÉTUDES DE LITT,

flammé par le succès, et ne peut être comprimé que par la destruction entière d'une race chrétienne. Puisse donc cette nation, qui ne saurait plus être abandonnée aux Turcs sans être anéantie, puisse cette nation, si longtemps malheureuse, être enfin rendue à la civilisation de l'Europe, et trouver dans la protection des grandes puissances une paix qu'elle n'a point connue sous les violences arbitraires de l'esclavage, et qui lui donne enfin le loisir de cultiver tous les arts où l'appelle son heureux génie! Gloire au prince qui accomplira ce grand ouvrage, et qui se fera, pour ainsi dire, honneur de la destinée, en håtant et surtout en rendant moins sanglante: l'inévitable libération d'un peuple chrétien! Pour la première fois, l'ambition mériterait d'être remerciée au nom de l'humanité.

[ocr errors]

1. « Les Turcs, a dit énergiquement M. de Bonald, ne sont que campés en Europe. Laissera-t-on ce camp barbare s'asseoir sur les cendres de la Grèce? en serait-il mieux affermi ? Jamais le massacre d'un peuple n'a consolidé la paix. Les dernières cruautés que les Turcs ont commises dans l'île de Chio, dans cette contrée opulente et paisible, attestent qu'ils ont juré l'anéantissement de la population grecque. Quelque faible et abandonnée que soit cette population, l'arrêt de mort et de destruction finale lancé contre elle lui rendra des forces , prolongera cette lutte épouvantable et désespérée, et ne permettra pas sans doute à l'Europe du xixe siècle et de la saintealliance de laisser s'accomplir sous ses yeux cet holocauste d'un peuple entier, d'un peuple chrétien. »

LUCAIN

« PreviousContinue »