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primer, ou de quitter l'épiscopat, et que l'auteur préféra son livre à son évêché. Le sévère Boileau plaisante sur cette anecdote, dont il fait une application peu généreuse à l'archevêque de Cambrai et à son immortel Télémaque. Mais Bayle, et il faut lui en savoir gré, a fort bien réfuté cet ancien conte d'un évêché sacrifié pour un roman. Il a montré que le refus n'avait pas eu lieu, parce que la proposition était impossible, Héliodore n'ayant aucun moyen de supprimer son livre, dont les copies étaient, dès longtemps, répandues dans la Grèce.

Cette apologie s'accorde avec le récit de Socrate, historien ecclésiastique, qui place la composition des Amours de Théagène et de Chariclée dans la première jeunesse d'Héliodore. Du reste, l'espèce de singularité que ce fait peut offrir dans loutes les suppositions s'explique assez par l'état de l'ancien monde, qui se débattait entre les restes usés du polythéisme et les bienfaits nouveaux du christianisme. Dans cette crise des opinions humaines, les talents étaient une conquête que les deux partis en présence se disputaient et cherchaient mutuellement à se ravir. Ainsi, tel disciple des écoles profanes, nourri dans la douceur des mensonges d'Homère, venait tout à coup chercher dans la loi chrétienne d'austères et sublimes vérités, et apportait avec lui, dans son passage, les arts et les séductions de sa première croyance. Le philosophe Thémiste se plaignait en mourant de ne pouvoir léguer son école au jeune Chrysostome, qui avait été longtemps son plus brillant élève. « J'avais espéré, disait-il, le consacrer aux Muses; mais les chréliens me l'ont ravi par un sacrilége. » Chrysostome devint

bientôt le plus sublime et le plus touchant orateur de l'Église primitive.

Au reste, le roman d'Héliodore, bien qu'il soit rempli d'allusions aux croyances mythologiques, est écrit sous l'influence des meurs nouvelles, et l'on ne peut douter qu'Héliodore , évêque ou non, lorsqu'il le composa , ne fût au moins initié dès lors dans les idées chrétiennes. On le sent à une sorte de pureté morale qui contraste avec la licence habituelle des fables grecques; et le style même, suivant la remarque du savant Coray, est empreint des formes de l'éloquence chrétienne, et renferme beaucoup d'expressions familières aux écrivains ecclésiastiques. Ce style est d'ailleurs pur, poli, symétrique; le langage de l'amour y prend un caractère de délicatesse et de réserve fort rare dans les écrivains de l'antiquité. On conçoit la vive impression que cette lecture avait faite sur l'imagination du plus tendre de nos poëtes, de Racine, dans sa première jeunesse, étudiant la langue grecque à Port-Royal. L'élégance des tours avait dû lui plaire; le sujet encore davantage, en lui offrant de nouveaux sentiments qui répondaient à son instinct poétique, et dont les graves lectures qu'il faisait avec ses maîtres ne lui avaient point donné l'idée. Telle était la respectable sollicitude de ces pieux solitaires, que, dans les éditions toutes grecques qu'ils confiaient à leurs élèves, ils avaient eu soin d'effacer les moindres passages qui pouvaient blesser la plus parfaite innocence de mæurs. Ils étendaient ce soin même aux textes grecs des historiens les plus graves. Ce roman d'Héliodore, surpris dans les mains du jeune Racine, devait être un grand scandale. Un pre

mier, un second exemplaire, furent jetés au feu; et Racine, pour se mettre à l'abri de ces confiscations, prit le parti d'apprendre par caur le livre proscrit : sorte de désobéissance qui n'était pas d'un usage facile, et que le sévère Lancelot dut presque lui pardonner.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que cette première passion tant traversée alla jusqu'à lui inspirer une tragédie, dont le roman d'Héliodore avait fourni le plan, les caractères, et probablement les principales situations. Racine choisit bientôt de meilleurs modèles et des sujets plus dignes du théâtre; mais l'erreur du jeune poëte s'explique par le fond d'intérêt qui règne dans Théagène et Chariclée. « Il avait conçu dès l'enfance, nous dit Racine le fils, une passion extraordinaire pour Héliodore; il admirait son style et l'artifice merveilleux avec lequel sa fable est conduite. » Ce dernier éloge doit nous paraître sans doute fort exagéré. La fable d'Héliodore est bien éloignée de la savante intrigue de nos bons romans. Des pirates, des combats, des enlèvements, des captivités, des reconnaissances, voilà tous les ressorts de l'ouvrage. Mais ce que l'on doit le plus regretter dans le roman d'Héliodore, c'est qu'il ne fait point connaître un état de la société, et qu'à l'exception de cette ueur d'humanité chrétienne que l'on y voit percer, il n'offre que des meurs fictives, et ne représente ni un siècle ni un peuple. On ne pourrait indiquer, d'après l'ouvrage, à quelle époque les personnages sont placés. Sous ce rapport, ce roman ressemble beaucoup à nos prolixes romans du xvil siècle, où l'on faisait consister l'imagination à ne rien peindre

suivant la nature. Ainsi Héliodore promène longtemps ses personnages dans l'Égypte; mais cette Égypte n'est ni l'ancienne Égypte, ni l'Égypte des Perses, ni celle des Ptolémées, ni celle des Romains. Il met sous nos yeux les fêtes et les assemblées publiques d'Athènes; mais il n'emploie que des traits vagues, qui ne montrent ni Athènes libre ni Athènes conquise. Le roi d'Éthiopie, qui figure dans son ouvrage, ressemble tout à fait à ces rois de Perse ou d'Arménie, dont Mademoiselle de Scudéri faisait grand usage, et qui n'étaient d'aucun temps ni d'aucun pays. Cette manière d'écrire est une grande perte pour la curiosité' du lecteur. De quel prix seraient des ouvrages antiques où les aventures fictives s'uniraient à la peinture vraie des meurs et de l'état social! Mais la littérature sophistique du Bas-Empire ne s'est point élevée si haut. Héliodore n'est point un Walter Scott; son livre doit paraitre toutefois un monument précieux, je dirai même respectable, comme étant la source la plus ancienne de cet art du roman, qui a tant amusé notre Europe moderne.

On ne saurait le lire que dans l'original ou dans la traduction d'Amyot, dont le style un peu diffus est toujours naturel, ingénieux et élégant à sa manière.

Les Amours de Leucippe et de Clitophon viennent après ceux de Théagène et de Chariclée, et ne les valent pas sous un rapport. Je ne sais à quoi pensait le bon empereur Léon le Philosophe de faire un petit madrigal en vers grecs à la louange de ce livre, pour en recommander la lecture aux amis des bonnes meurs. Il est bien vrai que l'héroïne Leucippe, captive et sans secours, conserve une irréprochable pureté et une

parfaite constance; mais les peintures les plus libres et les traces les plus choquantes de l'infamie des meurs antiques se rencontrent dans ce roman. L'auteur, Achille Tatius, finit, au rapport de Suidas, par embrasser le christianisme, et devint évêque. Le savant Huet, qui a jugé son ouvrage avec une grande mais juste sévérité, parait douter de cette circonstance ; et l'on doit croire au moins qu'il y eut un long intervalle entre le roman et la promotion à l'épiscopat.

Il faut avouer, au reste, qu'indépendamment de l'extrême liberté de quelques images, le livre entier est écrit sous une influence toute païenne, et dans une allusion continuelle aux fables voluptueuses de la mythologie. Sous ce point de vue, il est infiniment curicux, ainsi que plusieurs autres de ces romans grecs; il marque bien à quel point l'ancien système religieux avait préoccupé les esprits et les sens, et quelle force il conservait encore au milieu du sye siècle. Il semblait, pour ainsi dire, que ce système fut lié à tout mouvement de l'imagination, et que l'esprit ne pût se jouer sans retomber dans les liens de ces fables trop flatteuses. C'est un des traits les plus frappants de l'histoire si intéressante de l'esprit humain pendant les premiers siècles de la régénération chrétienne.

Au reste, le roman d'Achille Tatius, épuré comme il doit l'etre, paraîtra l'un des plus agréables ouvrages de la collection romanesque des Grecs. L'auteur est sophiste ; et pouvait-il ne pas l’être au temps où il écrivit ? Mais les aventures qu'il raconte offrent une variété assez piquante; la succession des événements est rapide; le merveilleux, naturel; le style , un peu

ÉTUDES DE LITT.

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