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punit de sa faute par une vie dure et solitaire, présenterait un récit plein de naturel et d'intérêt. Marmontel en a tiré le plus touchant de ses contes moraux. Il est difficile de croire que, dans l'antiquité, le siècle où la nouvelle comédie, c'est-à-dire la comédie des mæurs, fut cultivée par Menandre, par Philémon et par d'autres, n'ait pas vu naître plusieurs productions ingénieuses écrites en prose, et destinées à peindre pour les lecteurs, et sous la forme d'un récit, des personnages fictifs et des meurs véritables, tels qu'on les représentait sur le théâtre.

Un genre de fiction romanesque dans lequel il n'est pas douteux du moins que les Grecs se soient exercés, c'est l'allégorie. Plutarque nous apprend qu'Héraclide avait composé, sous le nom du fabuleux Abaris, un livre dans lequel les opinions des philosophes sur la nature de l'âme se trouvaient mêlées à des contes faits à plaisir. Une autre production que l'on peut regarder comme une dépendance des romans, ce furent les fables milésiennes. C'étaient de petites fictions assez semblables à nos fabliaux, et qui respiraient toute la mollesse de mæurs entretenue par le beau climat de l'Ionie. Un certain Aristide de Milet avait écrit dans ce genre un recueil célèbre. Cette corruption, qui, du reste, ne devait sembler guère nouvelle aux spectateurs des comédies d'Aristophane, gagna toute la Grèce, et fut portée dans l'Italie encore républicaine. L'historien Sisenna avait traduit en latin le livre d’Aristide; et Plutarque nous raconte qu'après la défaite de Crassus, le général des Parthes trouva cet ouvrage dans le bagage militaire d'un officier romain, et qu'il le fit porter à Séleucie, pour le montrer à l'assemblée

de la nation, comme une preuve de la décadence et des vices de leurs ennemis.

Ces fables milésiennes étaient fort vantées pour les gråces et les naïvetés du style. Le nom en resta dans la langue latine , pour exprimer des récits enjoués et libres. Un empereur idmain peu connu dans l'histoire, Albinus, avait écrit dans ce genre, déjà cultivé par beaucoup d'écrivains, quelques contes, dont le succès dura même après son règne. Il est douteux que toute cette littérature ait jamais produit quelque chose de plus ingénieux et de plus délicat que la fable de Psyché, qui fut pourtant écrite dans la barbarie commencée du ive siècle, et à laquelle Apulée donne aussi le nom de fable milésienne, soit qu'il fut l'inventeur ou le traducteur de ce charmant récit.

Il nous est resté un petit recueil composé sous l'empire d’Auguste par un Grec, Parthénius de Nicée, qui paraît avoir puisé dans les récits de conteurs plus anciens. Mais le style de ce Grec et le choix de ses histoires ne peuvent donner qu'une bien faible idée des originaux perdus avec tant de chefs-d'œuvre d'un caractère plus grave et plus digne de nos regrets. Parthénius est un abréviateur assez maladroit. Il a cependant conservé, parmi plusieurs contes mythologiques d'un intérêt médiocre, quelques historiettes d'une origine vraiment milésienne, ce qui doit paraitre d'un grand prix aux curieux amateurs de l'antiquité. Malheureusement ces historiettes sont très-courtes; et, pour le style et l'enjouement du récit, on concevrait peut-être davantage ce que devaient être ces fables milésiennes tant vantées, en lisant un petit conte en prose que Bussy-Rabutin a traduit du latin moderne

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de Théophile, pour l'offrir à Mme de Sévigné, qui lui répondit avec une indulgence très-rnéritoire : « Votre petit conte, mon cousin , est habillé si modestement, qu'on peut le louer sans rougir.

Mais laissons là ces fables milésiennes, sur lesquelles nous sommes réduits à des conjectures, et parlons des romans grecs conservés jusqu'à nous. Le plus ancien qui nous soit nettement connu, au moins par un abrégé, est plus nouveau que le siècle d'Alexandre. Le patriarchc Photius, dans sa Bibliothèque, donne l'extrait fort court de cet ouvrage, écrit par Antoine Diogènes, qui se composait de vingt-quatre livres comme l'Iliade, et avait pour titre : des Choses incroyables que

l'on voit au delà de Thulé. C'est une suite d'aventures extraordinaires et de courses lointaines et merveilleuses au milieu desquelles se soutient le neud d'un amour entre la jeune Dercyllis, Tyrienne, et l'Arcadien Dinias. Cette histoire ressemblait assez, à ce qu'il paraît, au Recueil des Voyages imaginaires et au roman de Cyrano de Bergerac. Dinias va même aussi dans la lune, qu'il rencontre de plain-pied en s'avançant jusqu'à l'extrémité des pays du nord. Le nom d'Alexandre est mêlé à ces folies, et l'auteur suppose que ce conquérant a découvert le manuscrit de cette histoire dans une cassette près des tombeaux qui renfermaient les restes de Dercyllis et de Dinias. Voilà les fictions que les Grecs dégénérés faisaient succéder à leurs belles fables poétiques.

On conçoit, en effet, que la lointaine expédition d'Alexandre, étant venue saisir ces imaginations si longtemps fécondes, et qui commençaient à se lasser de produire, leur ait inspiré le goût d'un nouveau genre de merveilleux, que favorisait encore l'ignorance générale de la géographie. Aussi paraît-il certain que les récits de voyages fabuleux et l'emploi de ce romanesque surnaturel, qui est le plus facile et le moins estimable de tous les genres, furent à l'excès multipliés. L'Histoire véritable de Lucien ne semble écrite que pour tourner en ridicule, par l'exagération même de la folie, toutes ces narrations fabuleuses dont la Grèce était inondée.

Il faut ranger dans une autre classe le second roman dont Photius a donné l'analyse, les Babyloniques, ou les Amours de Rhodanes et de Sinonis. Cet ouvrage, pour la contexture, se rapproche assez de nos romans du xvie siècle, dans lesquels, après des enlèvements, des combats, des aventures incroyables, on épousait une belle princesse, et l'on devenait empereur ou roi. Il n'y a, du reste, dans tout cela nulle passion vraie, nulle peinture de mæurs, nulle imitation de la nature, mais quelquefois un mouvement singulier d'imagination. Ce n'est pas le roman tel qu'il est entré dans le domaine du génie moderne. L'auteur des Babyloniques, nommé Jamblique, et Syrien d'origine, vivait sous le règne de Marc-Aurèle, au milieu du ir siècle.

La même époque vit naître un ouvrage singulier, qu'il faudrait placer parmi les plus fabuleux romans, si son principal caractère n'était point d'être écrit avec une bonne foi de superstition, avec un délire de crédulité qui en fait le plus curieux témoignage de l'état où était alors tombé l'esprit humain, et lui donne, sous ce rapport, l'importance d'un tableau de meurs. C'est la Vie d'Apollonius de Thyanes, par Philostrate. Jamais tant de visions bizarres ne furent rassemblées par un écrivain; jamais contes si puérils ne furent débités avec un ton plus doctoral. Philostrate annonce cependant qu'il a travaillé sur des mémoires authentiques, et pour satisfaire la juste curiosité de l'impé. ratrice Julie. L'intention morale du livre, d'ailleurs, n'est pas douteuse. Des idées d'humanité, de bienfaisance, de justice, sortent du milieu de ce fatras de révélations et de récits merveilleux. On sent l'influence de cette philosophie théurgique qui, dans la Grèce dégénérée, remplaça les pures et sublimes leçons de l'école de Socrate. C'est une espèce de roman moral sur la magie; c'est la Cyropédie de l'illuminisme. Un pareil ouvrage n'appartient pas aux romans grecs ; il prend un rang plus haut dans les archives de la littérature, quoique l'on doive le placer sur les tablettes particulièrement consacrées aux folies de l'esprit humain. C'est un monument fort peu honorable pour la raison; mais, par cela même peut-être, c'est un véritable monument historique.

Au reste, depuis Jamblique jusqu'à Héliodore, qui fut contemporain de Théodose le Grand , nous trouvons une longue lacune, dans laquelle on ne place aucune composition romanesque. Les Amours de Théagène et de Chariclée forment donc le plus ancien monument complet qui nous soit parvenu d'un récit d'aventures supposées, mais vraisemblables, écrites en prose avec art pour le plaisir et l'instruction du lecteur. C'est le premier type du roman d'amour. On sait qu'Héliodore fut évêque de Tricca (aujourd'hui Triccala), ville de Thessalie. Un ancien historien a même raconté que le synode de la province, mécontent de l'ouvrage d'Héliodore, lui enjoignit de le sup

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