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aristocrate de l'esprit, très-exigeant en fait de distinction, qui ne se commet pas avec les petites gens de la littérature : De minimis non curat praetor. Quand il a trouvé un personnage qui satisfait ses goûts d'élégance et passionne sa curiosité, il l'étudie en lui-même, tourne tout autour, fouille dans sa correspondance la plus intime, interroge son valet de chambre, et, si bien fermée, si compliquée que soit la serrure, il crochette son intelligence et lit dans son caractère comme dans un livre. M. Taine, au contraire, ferait même à son insu profession de radicalisme; c'est un philosophe très-décidé à rester philosophe, très-désintéressé des résultats, très-tranchant et trèsintolérant. Si Spinosa n'eût pas existé, il n'aurait pas sans doute pensé au spinosisine; mais il le sait par cour, y croit systématiquement et pose pour l'élève de son maître. Avec sa liberté tant pronée et tant réclainée, l'homme n'est qu'un rouage inconscient dans la grande machine de l'univers; il est tout et rien, un misérable grain de poussière et une portion intégrante de la divinité. En vain il s'agite dans son orgueil, tire à droite et à gauche, veut s'envoler lui-même et bat l'air de ses ailes de hanneton, la force des choses tient l'autre bout du fil. C'est le passé qui a formulé le présent, le dehors qui fait le dedans, le théâtre qui crée l'acteur; vous et moi nous sommes une généralité; il n'y a pas de biographie privée, mais une histoire infinie de l'Humanité (1). Le talent lui-même est impersonnel : quand l'humus se trouve contenir du phosphore, qu'aucun nuage ne neutralise l'action du soleil et que l'air ambiant est suffisamment saturé d'oxygène, l'incubation'

(1) M. Sainte-Beuve, au contraire, voit doute sur ce qui est à l'entour et en pariant tout dans la biographie ; il a lui-même très- de ce qui a précédé, mais en renversant aussi nettement marqué les différences : On parle d'ordinaire tout un état de choses, même au toujours comme d'une force fatale et comme moral, et en le renouvelant. A chaque tourd'une cause souveraine de l'esprit du siècle, nant de siècle, il y a de ces hommes puisde l'esprit du temps : cet esprit du temps, sants qui donnent le signal à chaque époque, il faut bien le savoir, n'est qui donnent du coude à l'Humanité qu'un effet et un produit. Ce sont quelques et lui font changer de voie; Chateaubriand hommes supérieurs qui le font et le refont et son groupe littéraire sous l'Empire, sans cesse en grande partie et qui le déter- t. 1, p. 139. minent, cet esprit de tous, en s'appuyant

c'est trop peu

dire

lieu et le grand homme pousse comme un champignon (1). C'était là, dans toute sa nudité, le crédo de l'athée hollandais, et M. Taine l'a démarqué et se l'est approprié tout entier, sans réconcilier le sens intime avec ses énormités et les rendre plus acceptables à la raison. Ce qui lui appartient véritablement dans ses livres, c'est un sentiment vif et profond de l'histoire et une intuition pénétrante, le débrouillement des intelligences les plus complexes et une analyse presque chimique des talents. Loin de contourner ses sujets et de les aborder par leurs pentes, sa pensée a la forfanterie de sa force; elle aime å montrer sa musculature, se roidit pour soulever une plume et exagère encore ses angles. Le vocabulaire abondant et multicolore abuse de sa richesse ; mais s'il papillote quelquefois et empâte les idées, il les étale bien et en égrène successivement tous les détails : on voudrait seulement les percevoir plus en gros. Le style, bourré d'incises, est ferme, solide, trop visiblement travaillé et un peu argileux : M. Taine le manie et le remanie comme un sculpteur pétrit la terre glaise

laisse partout l'empreinte de ses vigoureux poings. Nous aurions voulu réunir les deux méthodes, conserver au talent son originalité propre, sa puissance innée, pour tout dire en un mot, sa personnalité, et expliquer par les circonstances diverses où il se développe et se produit, son caractère, ses aspirations, la variété de ses formes et son succès. Parfois, il est vrai, des engouerents privés, qui se prétendent la renommée, inventent des grands hommes et leur jettent des couronnes comme dans une représentation à bénéfice; mais les gloires excentriques ont les tremblotements et la

et y

(1) S'il se trouve quelyu'un, comme Ma- Un seul peintre, inventeur précoce de toutes saccio, qui refuse absolument de se plier au les idees et de toutes les curiosités modernes, système, M. Taine croit s'en tirer en écrivant : Léunard de Vinci, génie universel et raffiné, C'est un méditatif qui fait un coup de génie, chercheur solitaire et inassouvi, pousse ses un inventeur isolé qui voit subitement au delà divinations au delà de son siècle ; Ibidem, de son temps; Philosophie de l'art p. 10. C'est fort bien dit, et d'une grande Italie, p. 4. On lit même quelques pages bonne foi, mais que reste-t-il du système ? plus loin avec une véritable stupéfaction :

en

durée des feux-follets; le bon sens public, celui que les critiques appellent le bon goût, finit toujours par prévaloir et maintient sa suzeraineté sur les imaginations. Les Académiciens peuvent se regarder sans rire. Quoi qu'en disent les blancs-becs et les déshérités, il n'y a point non plus de bonnes fortunes en littérature, point de candidatures officielles ni d'élections à double fond; les vrais succès ont leur racine dans la vie même du peuple, et c'est encore plus incontestable des succès de théâtre que de tous les autres (1). Pour comprendre un poëte comique, pour apprécier ses cuvres à leur valeur, il faut s'oublier complétement soi-même, aller au rebours de l'histoire et redevenir un homme du passé, en prendre à son compte les préjugés et les préventions, le civisme étroit et violent, les aveuglements et l'ignorance de l'avenir. On confondra le progrès et le désordre, la perfection des lois et leur immobilité, un esprit instinctif de justice et la courtisanerie intéressée des masses. Ce sympathique Périclės, qui voyait si esthétiquement les choses et réhabilitait le gouvernement personnel par la hauteur de son patriotisme et la grandeur de son intelligence, ne sera plus que le Jupiter Olympien de la canaille; on le réaccusera, comme un aspirant à sa succession, d'orner trop magnifiquement Athènes de chefs-d'auvre et de ne pas tenir assez bourgeoisement sa caisse. Socrale lui-même, un philosophe constamment actif, le seul qui ait jamais dû à son amour du bien d'être un grand homme, retrouvera sur le banc de ses juges un conservateur à tout prix, entiché du paganisme pourri de ses ancêtres, et ne lui paraitra qu'un songe-creux ridicule et un ver rongeur qu'il fallait écraser. Le sens intime a beau protester : on ne juge bien le passé qu'en le recréant tout entier par la pensée et en vivant de sa vie; on sait alors, non ce qu'il est devenu pour

(1) M. Grote l'a dit très-justement : The titude, effacing for the time each man's common susceptibilities, common inspiration separate individuality; History of Greece , and common spontaneous impulse of a mul. t. V, p. 260.

des héritiers qui ne l'acceptent jamais que sous bénéfice d'inventaire, mais ce qu'il était réellement pour les contemporains; on comprend ses besoins, ses passions, ses croyances et ses aspirations. L'imagination des poëtes ne travaille plus mystérieusement comme un ver à soie caché dans son cocon; on la prend sur le fait, on en voit la genèse et l'on en suit les cristallisations. Aristophane lui-même n'est pas l'inventeur tout original que les cours de littérature supposent : Bdélycléon (1) était un particulier très-connu au marché au poisson, qui se faisait un revenu de ses devoirs de juge, et, après l'audience, dansait volontiers le cancan avec des filles. Strepsiade et sa mésaventure avaient déjà amusé la ville : le fils qu'il avait mis à l'école des philosophes pour apprendre à légaliser sa mauvaise foi l'avait pris lui-même à partie et avait habilement prouvé aux juges ébaubis son droit à des comptes qui ne lui étaient pas dus (2). Quand, pour échapper à l'invasion des Lacédémoniens, les habitants des campagnes se réfugièrent à Athènes, rien n'était préparé pour les recevoir; on les campa où l'on put, eux et leurs bestiaux; bien des maris se trouverent séparés de leur femme, et il en résulta probablement pour les plus pressés des scènes comiques qui donnèrent à Lysistrata l'idée de suspendre le droit conjugal et d'en renvoyer l'exercice à la paix (3).

Sans doute, cet optimisme de la Critique a aussi ses inconvénients. En mettant sur le premier plan les circonstances atténuantes, on paraît se désintéresser beaucoup trop des principes. Quand les faits ont marché, il faut prendre leur pas et changer avec eux, passer des causes du succès à celles de la décadence, et les légitimer tour à tour l'un et l'autre par des considérations qui, pour le lecteur inattentif, se déjugent

(1) Le protagoniste des Guêpes.

le faire bien connaître. Il dit seulement, 1. II, (2) C'est lui qui met en action la pensée ch. 17: Oi di Fondi tá ti épüjda tis Trólews öxndes Nuées.

σαν και τα ιερά και τα ηρώα πάντα, et ch. 14 : (3) Thucydide raconte le fait, mais sans en- Χαλεπώς δε αυτούς διά το αεί ειωθένας τους πολλούς trer dans aucuu détail et par conséquent sans εν τοίς αγρούς διαιτάσθαι η ανάστασις εγίγνετο.

et se contredisent. La circonstance capitale de la littérature devient alors le caractère littéraire des différents peuples, et cette investigation partielle de leur nature est trop incomplète pour ne pas sembler souvent entachée de partialité et d'erreur. Il ne s'agit point dans une étude de la Comédie du rôle particulier de chaque peuple dans l'histoire de l'Humanité ni des grandes qualités qui lui avaient été départies pour le remplir, mais de ses petits côtés, de ses défectuosités morales et de ses verrues. Ainsi l'Italie n'a pas d'autre comédie nationale que la farce des places publiques, la farce bruyante, impudente et désordonnée. Cette singulière lacune chez un peuple si littérateur, si naturellement moqueur et si porté au rire, ne s'explique que par des défaillances de naissance; il faut les détailler, insister sur leurs conséquences, et l'on ne met point dans l'autre plateau de la balance les dons supérieurs dont il a été doué : la vivacité et l'indépendance de l'esprit, le bon sens pratique et avisé, la constance et la fermeté politiques, le mépris des obstacles et la foi dans son savoir-faire, le sentiment inné et le besoin du Beau, non sans doute de cet idéal sérieux et élevé qui a rompu tous ses liens avec la terre, mais du pilloresque, de l'harmonieux et de l'élégant; du Beau, préoccupé de sa forme, qui s'adresse aux sens autant qu'à l'âme et reconnait leur prédominance.

Nous ne voudrions pas cependant qu'on s'y trompát. Nous ne sommes point de ces courtisans plus ou moins Hégéliens du succès, qui jugent l'histoire en regardant en arrière, s'inclinent respectueusement devant les faits accomplis et glorifient le passé même dans ses hasards et dans ses excès. Si le but suprême des peuples est un des secrets de l'avenir, s'ils

у marchent inconsciemment comme un aveugle qui ne choisit pas sa route et ne voit pas la main qui le mène, ils ont des devoirs plus humbles à remplir, des lois de tous les jours à suivre, une moralité que chacun de nous juge dans sa conscience et dont ils sont comptables envers l'Humanité. En recherchant diligemment les faits, notre but n'était pas d'ail

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