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à subir l'épreuve d'une version. Il n'en est pas de même d'Horace ; on ne trouve en lui ni cette extrême concision qui permet d'étendre le texte, ni cette excessive abondance qui oblige à le resserrer. Il ne dit ni trop ni trop peu , et il n'est pas possible de mieux dire. Il faut le rendre tout entier , tel qu'il est , sans lui ôter, sans lui ajouter un mot. Ce n'est pas que son style ait rien qui éblouisse ou qui étonne : au contraire, à une première lecture, il n'est personne qui d'abord ne se figure qu'il en eût dit tout autant et de la même manière ; ce n'est qu'à l'épreuve qu'on revient de cette erreur , et qu'on s'aperçoit qu'il y a dans ce ton, en apparence si simple, une grâce qui ne se traduit pas, et un naturel qui est la perfection de l'art. Voltaire seul était capable de mettre Horace en français , et de nous le montrer s'entretenant avec Auguste et Mécène , comme lui-même il conversait avec Frédéric et d'Argenson. Monsieur Daru sans doute n'est point dépourvu des qualités requises pour un tel travail ; homme d'esprit et homme du monde , il entre habilement dans le génie de son auteur , il en conserve le tour libre et familier; c'est le sermoni propiora , le musa pedestris du satirique latin : mais il faut l'avouer, et l'écueil était presque inévitable, il abuse un peu trop de la permission d'approcher en vers du langage de la prose ; il n'est point assez fidèle au costume ; il ne respecte point assez l'ordre et le fonds des pensées d'un poëte qui n'a rien pensé, rien écrit au hasard ; il ne fait point assez attention, que , s'il traduit pour ceux qui ne connaissent

pas usages de Rome , il écrit aussi pour ceux qui les connaissent. Rarement il conserve les noms propres ; quelquefois il en substitue de grecs à de latins; souvent il ajoute ; plus souvent il retranche ; presque

les

partout c’est Paris et Monsieur Daru , au lieu

de Rome et d'Horace. Telle est du moins

l'impression que m'a laissée la lecture de son ouvrage. Le mien, outre une partie de ces défauts, en aura d'autres , et de plus choquans peut - être. Je suis peu sorti du collége; je n'ai point , comme mon illustre prédécesseur , possédé une haute fortune ; connu les grands ; passé par les emplois et vécu à la cour : mais si j'ai été privé de ces avantages dont il a joui, il en est d'autres qui tiennent à ma profession , à mon expérience , et qui ont pu lui manquer.Forcé

par

devoir à vivre habituellement avec Horace , j'ai dû m'accoutumer à descendre plus avant dans le secret de ses locutions, à l'entendre plus littéralement , à l'expliquer , si j'ose parler ainsi, d'une manière plus classique. J'ai donc cru pouvoir , sans trop de présomption , entrer dans la carrière parcourue déja si honorablement par le savant académicien. Je serai moins élégant, moins libre , moins facile que lui ; mais si je conserve une allure un peu plus contrainte , je tâcherai d'être plus exact , et je ferai en sorte que ma traduction puisse tenir lieu de version en prose à des élèves qui voudront ne laisser passer dans le texte aucune difficulté sans l'aplanir. Je ne me flatte pas d'avoir atteint ce but , dans une première édition : une premiere édition n'est qu'un essai; mais j'y reviendrai à plusieurs reprises ; et avec le secours de mes amis et des critiques, à force de travail, j'espère en approcher quelque jour. Une traduction n'est pas un ouvrage de génie ; ce n'est qu'un ouvrage de patience , qu'une espèce de travail mécanique: et il n'y a personne, pour peu qu'il ait de rectitude dans le jugement , qui, avec de la persévérance, ne puisse , à la longue , parvenir dans ce genre à un certain degré de perfection. Monsieur de Saint-Ange l'a fait voir pour les métamorphoses d'Ovide ; Monsieur le comte Daru , s'il le veut, le prouvera pour les œuvres d'Horace ; et je ne négligerai rien dans la suite pour confirmer, par un exemple de plus, une vérité qui me semble incontestable.

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